Ayahuasca : ce nom, par ces sonorités exotiques, semble contenir quelque chose de magique, d'insaisissable à la pensée rationnelle. J'ai découvert l'Ayahuasca ainsi que le chamanisme il y a plus d'une dizaine d'années. À cette époque mes recherches portaient principalement sur la psychologie analytique élaborée par Carl Gustav Jung, ainsi je choisis d'interpréter des faits indigènes à la lumière de la psychanalyse. Ces matériaux se constituaient essentiellement de documents iconographiques issus des tribus Aborigènes du nord-ouest de l'Australie. Soucieux de mieux comprendre la pensée de ces peuples premiers, je m'étais fait conseiller par un ami la lecture du livre de Michael Harner, «La voie spirituelle du chamane». Je me souviens que la lecture de cet ouvrage m'avait profondément déstabilisé, voire gêné, car celui-ci avait entraîné ma pensée rationnelle dans des sables mouvants où aucune de mes certitudes scientifiques ne pouvait me guider. L'étrangeté du récit de Harner obtenu sous l'influence de l'Ayahuasca dépassait de loin la meilleure science-fiction qui m'ait été donné de lire ou de voir, suggérant une réalité autonome bien plus complexe que notre simple imagination. Déstabilisé dans ma pensée, j'avais rangé hâtivement ce livre dans ma bibliothèque, préférant reprendre le sentier bien balisé de mes travaux d'interprétation psychanalytique, de l'art rupestre australien. C'est seulement plusieurs années plus tard que l'Ayahuasca et son univers m'ont rejoint, lorsque je découvris l'ouvrage de l'anthropologue Jeremy Narby, «Le serpent cosmique». C'est d'abord avec réticence que je me suis soustrait à acheter celui-ci, craignant que son contenu et son sujet modifient définitivement l'orientation de mes recherches vers le chamanisme et l'Ayahuasca. Avec quelques années de recul, il est clair que mes craintes étaient fondées, car c'est à partir de la lecture du «serpent cosmique» que je me suis radicalement éloigné de la méthode classique d'interprétation des faits indigènes, préférant écouter les paroles des chamans et des peuples natifs et surtout de leur accorder une légitimité. Mes recherches se sont alors élargies vers la botanique, la biologie, l'évolution, puis dans la fusion des sciences humaines et de la biologie au travers de cette science hybride qu'est l'ethnobotanique. J'ai donc choisi pour cet ouvrage de partir d'un contexte : le chamanisme hallucinogène amazonien et les différentes tribus d'Indiens pratiquant celui-ci avec le breuvage Ayahuasca, pour s'élever progressivement vers une perception nouvelle de la vie et de ses structures qui, comme nous le verrons au cours de ces pages, semblent former la matrice du chamanisme et de son univers. Pour finir, j'ai souhaité vous confier un rêve qui m'est survenu au cours de la nuit du 7 mai 1994. Comme je l'ai déjà souligné plus haut, à cette période mes recherches portaient sur l'Australie et ses Aborigènes, auprès desquels je m'étais procuré un didgeridoo, leur instrument à vent traditionnel constitué d'une branche d'Eucalyptus évidée par les termites, exigeant pour son jeu une technique respiratoire complexe dite «circulaire». Après avoir essayé dans un premier temps d'obtenir quelques sons de l'instrument, et devant la difficulté rencontrée, découragé j'avais relégué celui-ci au rang d'un magnifique objet de décoration. C'est durant cette période que je fis le rêve suivant : le long d'une rivière des plus paisibles, aux détours d'un méandre, je rencontrai un homme au teint mat qui m'apostropha pour me montrer quelque chose. Entrant dans une maison constituée de branches, je fus surpris de constater sur le sol une multitude de didgeridoo, Fasciné, je me voyais en essayer plusieurs. L'homme attira alors mon attention vers un didgeridoo au fond de la pièce ; celui-ci n'était pas très attrayant, il ne disposait d'aucun motif aux couleurs chatoyantes habituelles et se constituait étrangement de deux sortes de lianes entrelacées.